Le liseur de Borges

Beaucoup d’écrivains tentent de mettre le monde dans un livre. Certains préfèrent créer un monde imaginaire dans leurs livres. Pour d’autres, plus rares, le monde est un livre, un livre qu’ils tentent de lire pour eux-mêmes et pour les autres. Borges était de ceux-là.

Par Marc Sony Ricot

Kingersheim, 30 novembre 2019. Forum Libération, insticts solidaires. Portrait de Alberto Manguel, ecrivain. PC: La Croix

En 1964, Alberto Manguel était un jeune étudiant de 16 ans. Il travaillait dans une librairie anglo-allemande à Buenos Aires. C’est là qu’il rencontrait l’érudit argentin Jorge Luis Borges, qui fréquentait assidûment la librairie. Directeur de la Bibliothèque nationale d’Argentine à cette époque, l’écrivain avait 65 ans et était devenu complètement aveugle depuis la fin de la cinquantaine comme son père l’avait été. Avec déférence, Borges vint à la rencontre d’Alberto Manguel et lui demanda s’il pouvait lui faire la lecture parce que sa mère, âgée de 90 ans, se fatigue vite. C’est le début de la célèbre amitié entre Jorge Luis Borges et Alberto Manguel qui, à partir de ce moment faisait la lecture pour Borges quatre à cinq fois par semaine dans son appartement, où il vivait avec sa mère et une servante. Alberto Manguel n’était pas encore conscient du privilège qu’il eut d’être l’un des lecteurs qui remplaçaient les yeux de cet illustre écrivain argentin. 

Paru en avril 2003 chez Actes Sud, « Chez Borges » d’Alberto Manguel est un émouvant récit d’environ une centaine de pages qui retrace les souvenirs d’une longue amitié dès la première rencontre avec l’écrivain jusqu’à la fin de ses jours le 14 juin 1986 à Genève. 

Empreint des goûts littéraires de Borges, d’anecdotes, de réflexions, ce récit se développe à double voix. Une partie en italique où l’auteur évoque les moments éphémères tirés du fond de sa mémoire. Comme la première fois qu’il rentra chez Borges pour lui faire la lecture de Rudyard Kipling. Quand il l’emmena voir la comédie musicale «West Side Story» que Borges ne se lasse jamais de regarder.  Ce récit plonge le lecteur dans plusieurs moments transfigurés par des gestes emblématiques d’un monument de la littérature. On voit Borges faisant choix d’un livre sur les étagères de la biblilothèque malgré sa cécité ; Borges lui dictant les phrases de ses prochains livres sans balbutier et choisissant ses mots avec soin. 

On revit des moments forts de sa vie comme l’entrée de ses textes au Panthéon des écrivains latino-américains étudiés à l’école. On apprend beaucoup de ses amitiés littéraires, ses longs dîners tissés de conversations chez son ami Bioy. 

L’autre voix est écrite en caractères romains. Cette partie nous présente des réflexions de Borges sur les oeuvres des écrivains classiques, modernes, contemporaines, sur la littérature. D’ailleurs, pour lui, toutes les littératures commencent par des épopées rythmées par la poésie intime ou sentimentale. Il cite «l’Odyssée» pour donner l’exemple. Manguel nous dévoile l’amour de l’écrivain pour Don Quichotte, Kipling, J.W. Dunne, H.G Welles,Wilkie Collins, Lugones, Oscar Wilde, David Garnette, entre autres. 

Borges, ce sorcier de l’écriture, connaissait   « Les fleurs du Mal » de Charles Baudelaire. Dans son élan lyrique, il soutenait à qui veut l’entendre : « Un livre change en fonction de l’écho qu’il trouve chez le lecteur. »

Alberto Manguel possède un talent singulier qui n’est sans doute pas étranger à son succès et sa notoriété. Grâce à lui, la vision de Borges ne nous échappe pas. Il fait revivre le brillant essayiste et conteur qu’a été son ami. « Chez Borges » est une pépite à découvrir en ce temps de confinement pour s’envoler dans l’univers singulier d’un écrivain qui a publié des titres éblouissants comme « Une histoire de la lecture » (1997), « La bibliothèque, la nuit » (2006), « Journal d’un lecteur » (2004), « La cité des mots » (2009). Tous chez Actes Sud. L’importante oeuvre d’Alberto Manguel a été primée et traduite dans de nombreux pays.

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