Mis en avant

J-Jo « Leve kanpe »


La musique l’a choisie presque malgré elle. Fougueuse, passionnée, Joana Joseph dit Jo-J a été révélée avec l’album « Let the story begin » du label Evazyon Mizik sorti en décembre 2021. Jo-J est de retour avec « Leve Kanpe » feat D-fi Powèt Revolte. Ce tube est un cover du titre « Stand Up » de Cynthia Erivo. Avec ce nouveau tube qui dépasse toutes les espérances, elle enflamme la toile.

Chanter c’est ressentir, dire ses douleurs et ses joies : voilà ce qui compte. Si depuis l’enfance et ses débuts dans les chorales de son église, Jo-j a rêvé de devenir une chanteuse, si elle a plus tard décidé de sortir de l’ombre, c’est parce qu’elle a toujours éprouvé «l’envie de s’exprimer à travers la musique». Cet art se révèle pour elle un moyen d’aller à la rencontre de l’humain. Un moyen de livrer son âme.

À l’autre bout du fil, on entend une artiste qui n’aime pas parler d’elle mais plutôt de la musique. « La musique est une partie de moi-même. Je suis une personne timide et inexpressive. C’est un moyen pour moi de m’exprimer, de me détendre».

Jo-J chante depuis toute petite dans les activités de son école et à la chorale de son église. La musique a longtemps été un refuge pour elle. À l’école Jo-J chantait pour ses camardes, ses professeurs. Elle chantait même en classe. «Je chantais en classe pendant le professeur exposait son cours. Parfois on me mettait dehors. Je faisais souvent de grandes balades sur la cour de l’école en chantant. J’étais heureuse», dit-elle.
Jo-J


Musicalement polyvalente, inépuisable source de voix et d’harmonies, Jo-j n’a jamais cessé d’enchanter son public depuis le début de sa carrière à l’école, à l’église et dans les programmes de son quartier. Sa culture musicale, elle l’a façonnée grâce à son père et un de ses cousins, des mélomanes assidus. «Il m’a fallu du temps pour réellement comprendre la musique. J’écoutais Whitney Houston, Renette Désir, Bob Marley, Adèle en boucle. J’adorais ses voix et les émotions que ces vedetttes dégageaient. J’écoutais de la musique et le jour, et l’après-midi et à la tombée de la nuit », confie la jeune artiste qui fait partie du label Evazyon Mizik depuis juillet 2020.

Depuis la sortie de « Leve Kanpe », Jo-j a conquis les cœurs des mélomanes. « Leve Kanpe » est un morceau dont on sait dès la première écoute qu’elle nous accompagnera. C’est une chanson qui parle du combat qu’on doit mener pou nou jwenn chimen n. Leve Kanpe est un appel au changement, au courage, à la liberté,. Mais c’est aussi un discours politique qui prône le chambardement d’un ordre social. C’est un appel à l’union. L’union des gouverneurs de la rosée. « Nous mourrons tous », lance D-Fi. Leve Kanpe est un gouverneur de la rosée. Il dit non contre l’adversité et l’oppression.

Née à Fermathe en 1998, J-Jo a grandi à Pétion-Ville dans les quartiers de Berthé et à Thomassin. Elle a fait ses études secondaires à L’école communauté évangélique de Pétion-Ville. Depuis la sortie de Leve Kanpe, le quotidien de Jo-J a changé. Dans les rues, à l’université, les regards se tournent de plus en plus vers elle. Elle avoue qu’elle n’a pas la grosse tête. Elle travaille. Elle écoute. Elle pense. Elle croit avec Evazyon Mizik qu’une belle aventure a commencé.

Lettre de Marc Sony Ricot à une jeune lectrice

Cela fait plusieurs mois que je passe la majeure partie de mon temps à la bibliothèque municipale de Tabarre. Je profite de lire des livres, écouter du jazz et rencontrer les jeunes pour parler de littérature autour d’une tasse de café brûlant.

Mon véritable rôle dans cette petite bibliothèque municipale, ranger avec minutie les livres. Obliger les écoliers à lire « Le petit prince » d’Antoine de Saint Exupéry au lieu de « L’existentialisme est un humanisme » de Jean-Paul Sartre, « Le petit chose » d’Alphonse Daudet plutôt que « Le jugement esthétique » d’Emmanuel Kant. Cette lettre qui suit est adressée à une adolescente avide de savoir où résident les mystères de la lecture.

Chère lectrice,

Je ne te connais pas. On s’est vu une seule fois, un jour d’automne, privé de fleurs et de feuillages. Souriante, émerveillée par tant de livres, ton œil épie à gauche et à droite, de rayon en rayon tu déambules dans la salle comme un oiseau-mouche qui butine de fleur en fleur. Un instant après, tu m’as demandé de te guider. Aujourd’hui, je voudrais te dire ce qui se cache dans les livres. Vois-tu ma petite lectrice, chaque livre est un trésor, une mine d’informations, de connaissances, d’idées, de sensations, qui n’attendent que toi. En lisant, on devient riche des autres. On découvre de nouvelles cultures.

Nous voyageons dans l’imaginaire des écrivains. Et souvent c’est aussi un véritable labyrinthe. Une multitude d’abîmes. Les livres recèlent des rêves, de la magie, l’aube des matins du monde, du chant de l’Apocalypse de la terre des hommes, des chants d’espoir, des doutes, des certitudes, bref des folies. Les livres ouvrent avec vérité la porte de nos cœurs et ferme avec mensonge celle de nos haines. Chaque silence orageux qui habite une page est parfois une blessure. Une grande peine. En sortant des livres, tu éprouveras une délicieuse sensation d’ébriété ou un magnifique désir.

Pour être une lectrice, tu dois laisser le souffle des mots survivre dans ton cœur, même après avoir refermé le livre. Sois honnête, dès que tu ne comprends pas un mot, laisse-le. Imagine que chaque mot est un être humain vivant dans les livres. Chaque livre est un mémoire.

Je pense sans cesse à « Le liseur » de Bernhard Schlink. Un superbe roman sur le rapport que des Allemands nés après la guerre entretiennent avec des aînées, qui se sont rendus coupables ou complices de crimes. C’est un livre qui m’a fait pleurer. J’ai pleuré la mort d’un personnage qui a quand même contribué à l’extermination des Juifs ! Un vrai lecteur n’habite pas le monde. Il est toujours ailleurs. Dans sa tête, dans ses livres et, paradoxalement, en lutte avec la réalité qu’il espère améliorer.

Je pense sans cesse à ces livres que je garde en mémoire pour traverser les impasses de la vie. Tu dois te méfier de la vérité et de la fiction, « tu n’as pas vu ce que tu vois ». Et pourtant, tu dois vivre. Chaque lecteur porte des livres dans son cœur, qui l’invitent à réfléchir sur lui-même. Sur le monde. Sur la vie. Et sur ses origines. Je porte en moi une pile de livres avec fierté. « Les raisins de la colère » de John Steinbeck ; « Compère Général Soleil » de Jacques Stephen Alexis ; « Gouverneurs de la rosée » de Jacques Roumain ; « Demain j’aurai vingt ans » d’Alain Mabanckou ; « L’odeur du café » de Dany Laferrière ; « Le Silence comme le sang» de Marie Célie Agnant ; « Rue des rêves brisés » de Guy Bélizaire ; «Saisons sauvages» de Kettly Mars ; « Les brasseurs de la ville» d’Evains Wêche ; « La belle amour humaine » de Lyonel Trouillot ; « À l’angle des rues parallèles » de Gary Victor, « La couleur de l’aube » de Yanick Lahens ; « La cathédrale du mois d’août » de Pierre Clitandre ; « Brûler » de Georges Castera ; « Créer dangereusement » d’Edwidge Danticat. En tant que bibliothécaire, je te les offre volontiers.

Marc Sony Ricot

Source: Le Nouvelliste 2020-10-12

Liv kreyòl ki plis make m pou 2021 an

Ane sa Jounen Entènasyonal Lang ak Kilti Kreyòl la ap selebre an Ayiti nan yon kontèks difisil. Plis pase 2 semèn tout espas kiltirèl nan peyi a fèmen pòt yo. Gwo editè tankou ti editè ap travèse kriz. Akademi Kreyòl Ayisyen (AKA) ki konn abitye òganize yon dividal aktivite pou dat sa gen pwoblèm pou rive an pwovens. Wout bloke, pwoblèm gaz, pwoblèm ensekirite, peyi a an mal makak. Milye kiltirèl la an debrabalan.

Pou Jounen Entènasyonal Lang ak Kilti Kreyòl la, mwen vle rann omaj a yon pakèt operatè kiltirèl k ap bay lang ak kilti kreyòl la bourad. Pou n koumanse nou ka site Anivince Jean Baptiste k ap bay lang lan yon gwo jarèt ak Festival Entènasyonal Literati Kreyòl l ap mennen depi 3 lane. Twa lane ki pase nan woulo konpresè peyi lòk, pwoblèm kidnapin, ensekirite. Malgre sa festival la toujou kenbe djanm. Chak ane edisyon yo vin pi bèl. Ane sila festival la deside mete alonè ekriven Lyonel Trouillot ki se youn nan pigwo ekriven ayisyen vivan. Lyonel Trouillot se yon gwo defansè lang kreyòl. Li anime yon atelye ekriti ki pote non ( Atelye Jedi Swa) ki se atelye ekriti ki pi aktif epi ki pi pwodiktif dènye tan sila yo. Youn nan liv majè ekriven an « Agase Lesperans » ap disponib pandan festival la. « Agase Lesperans » se premye woman powèt, nouvelis Lyonel Trouillot pibliye nan lang kreyòl ayisyen an. Liv sila a se yon tablo kondisyon fanm ayisyèn yo. « Agase Lesperans » se plis pase yon istwa. Se yon reyalite. Se yon woman triptik. Twa istwa diferan, men ki pa diferan ak okenn lòt desten fanm Lyonel Trouillot rakonte nan liv sa a.
Twa egzistans ki pa gen anyen pou wè youn ak lòt. Twa fanm. Touletwa pote mak lavi, nan yon fason oubyen nan yon lòt, nan kè yo, nan lespri yo, nan nanm yo. Yo chak aprann sipòte lavi nan fason pa yo.

Li ta mande tou pou n salye travay Gérard Marie Tardieu ki se Akademisyen, li se gwo defansè lang ak Kilti Kreyòl. Gérard Marie Tardieu se youn nan moun mwen rankontre ki plis damou, ki plis fè foli pou lang kreyòl la. Li konsakre tout enèji, tout vi l pou voye moute lang kreyòl la.

Jodi a kontèks la difisil. Men gen anpil efò ki fèt nan sosyete a. Editè yo edite plis liv an kreyòl epi tou jèn ekriven yo ekri plis an kreyòl. Gen mwens prejije lengwistik. M koube m byen ba douvan travay ekriven: Frantzley Valbrun, Anderson Dovilas, Anivince Jean Baptiste, James Francisque, Dédé Dorcély, Clément Benoît, Otè sila yo fè m rejwi ak yon bonè estetik san parèy. Powèt yo konn ki lè mo yo nan plas yo. Kilè chak grenn vè s on kout loray ki ebayi nou douvan pòt powèm nan

Se nan kò w / mwen konprann fidelite lanp lanmè / se bote w” [ Clément Benoît II]

Powèt yo santi nesesite pou tradui sa sansibilite yo, lajwa yo, esperyans yo, chagren yo aprann yo nan lavi a. Pwezi se yon fason pou di jounen yo, vi yo, egzistans yo.

gen kaka poul / ki pa rann ze fele sèvis’’ [ Inéma Jeudi]

Yon bon liv se yon liv ki fè lektè a bliye si l ap li. Yon bon pwezi se yon pwezi k touche sansibilite, ki touche kè, se yon pwezik leve chalè sole. Nan kad Jounen Entènasyonal Lang ak Kilti Kreyòl la mwen pwopoze nou « Mamòte, Billy Doré, edisyon Floraison », « Made In Kay Vwazen, Jeudinema, C3 edisyon », « Koulè Lapli, Clement Benoit II, edisyon Guaaba »,  » Flè Zili, André Fouad, edisyon Freda » « Kole Bri, Wilkens Scott Fifi, edisyon Floraison » « Yon kòd gita, Évelyne Trouillot, edisyon Freda » Myèt Moso, Darly Renois, edisyon Kri Ekri », « Laviwonn, Guy Gerald Menard, edisyon Floraison » « Grenn Senk, Sonson Mathurin », « Pwason Lari », Kavalye Pierre. « Kadans, Cherlie Rivage »

La Cité de Maurice Cadet

Avec un talent hors pair, Maurice Cadet nous embarque dans la ville de Jacmel d’antan. Mais ce qui fait le charme du livre, le poète parle en filigrane, son plaisir d’écrire des petits riens. Une écriture fluide et magnifiquement inspirée, rend la lecture de cette pépite captivante et bouleversante.

Des Cités des Poètes

Quoi de plus beau qu’un poète qui chante sa ville par la voix de sa plume ! Si on devait faire une liste des poètes, qui ont chanté leur ville, rien qu’en Europe, la liste serait infinie. D’Émile Verhaeren, en passant par Éluard, Aragon, Robert Denos, Jacques Prévert, et tant d’autres poètes, tous ont décrit l’éclat de leur ville. Claude Pierre est resté toute sa vie ce petit garçon qui attend Simbi au bord de la rivière Lacombe à Corail; Jean-Claude Fignolé a chanté Abricots, Josaphat Robert-Large a écrit pour Jérémie, sa ville natale. Ces trois poètes sont partis la même année en 2017, presque à la même période que le barde Jacmélien. Si René Depestre a immortalisé la ville de Jacmel, Maurice Cadet, qui a rejoint ses trois confrères Grand’anselais a dédié ce livre à sa ville natale en racontant des faits historiques avec une écriture très imagée.

La Cité de Maurice Cadet

Le chant de René Depestre est érotique, celui de Maurice Cadet se veut nostalgique. Du lieu de l’enfance, comme l’auteur « d’Alléluia pour une femme-jardin », Maurice Cadet nous dévoile comment allaient les passagers dans le Jacmel du temps longtemps. À cette époque, le trajet Port-au-Prince-Jacmel n’avait pas la même résonance quand on le faisait en sens contraire. Aller à Port-au-Prince se faisait en toute simplicité. Le retour, parait-il, était plus compliqué. L’auteur nous écrit la station de bus au marché Geffrard, les camionnettes comme « L’oiseau bleu » de Gérard Pierre » ou « Despierta » de Michel Jean-Baptiste. Ces deux chauffeurs prenaient moins de temps à trouver des passagers: leurs camionnettes étaient plus attirantes. L’auteur décrit aussi les plages de sa ville, sa verdure, ses marchés, ses superbes maisons à structure de fonte et à la devanture en fer forgé, importées d’Europe.

Ce délicieux petit livre de souvenirs est aussi un hommage à tous les notables, les marchands ambulants et les bourgeois de Jacmel. Maurice Cadet a fait le portrait de la moyenne bourgeoise de sa ville qui chantaient les poèmes de Lamartine et de Musset sous les étoiles. Il soulève des questions et tente des réponses riches en anecdotes et événements.

Ses plaisirs

Malgré son amour pour la ville, ces lieux qui le font rêver, cette nature qui l’a emerveillé et ces belles rencontres qu’il a vécues, parmi les multiples plaisirs du poète, il avoue qu’il préfère l’acte d’écrire. Parce que pour lui, c’est un exercice délicat qui brasse la totalité de ses émotions. « J’adore écrire. Et j’écris chaque jour », dit-il dans l’incipit du livre. C’est le paradoxe de l’écrivain: un vaste amour des gens, des lieux et des liens avec tout ce qui est, et une vaste solitude derrière sa table de travail pour partager tout ça avec le lecteur en le sublimant. N’en déplaise à sa soeur jumelle, Jérémie, la Cité des Poètes, aimer Jacmel, n’est-ce-pas pas aimer écrire ?

Marc Sony Ricot

Source : Lenouvelliste.com

( Jacmel d’antan, Aller retour, Maurice Cadet. Édition Pulùcia, Collection Jacmel d’antan )

Une banale histoire d’amour

Un chant triste s’harmonise à mes larmes. Je me sens dans un désert d’ennui. Un désert sans fleurs, sans le bruit de la nature. Je dois m’évader. Je souffre avec un grand vide dans mon cœur. C’est la nuit à Port-au-Prince. Sur ma table de lecture, une petite bougie allumée, un verre de rhum, et quelques livres de poésie. Mon haut-parleur roule Ascenseur pour l’échafaud. Longues pensées d’amour et de solitude, il me manque l’odeur d’une cigarette.

Comment pourrais-je expliquer cette banale histoire d’amour. Il y a des histoires qu’on ne se raconte pas. Qui nous rongent au plus fond de notre âme. Mais comment commencer une banale histoire d’amour ? Par des petites histoires ? Par des gestes ? Ah ! cette banale histoire qui me rend nostalgique de l’existence
De la vie
De la nuit
Tu me manques
Je sais que tu ne pourrais pas m’appeler
Tu as peur la violence des hommes
C’est l’heure de dormir
Mais mon sommeil est perdu dans ton absence
Me voilà ivre avec un verre de rhum blanc à la main dans les rues de ma ville
Je vois un chien solitaire sur le pont de mon quartier
Il me guette
Il m’accompagne
Je ne suis plus seul
Comme un fou
Je crie ton nom dans les rues
Je crie ton nom avec un cœur lourd comme la mer
Je crie ton nom à la nuit
Je crie ton nom à ma ville
Je crie ton nom comme un homme fou de désir
Je veux rentrer chez moi
Mais ce soir
Ma folie n’est pas ordinaire

Photo : Hokusai Katsushika

Bienvenue à la rue des rêves brisés

Né au Cap-Haïtien, Guy Bélizaire vit au Québec. Le romancier a quitté Haïti depuis une quarantaine d’années. Après avoir publié en 2018 un recueil de nouvelles intitulé « À l’ombre des érables et des palmiers » aux éditions L’Interligne, il revient avec son premier roman « Rue des rêves brisés » chez le même éditeur.

C’est au Canada qu’est né et a grandi Christophe, le narrateur du roman. Il est âgé de 17 ans.  Il vit avec sa famille à Longueuil au Québec. Son père et sa mère avaient émigré au Canada depuis des années. Mais son père, très attaché à Haïti, organise à la maison des réunions dominicales avec les Haïtiens. Quand les parents de Christophe lui annoncèrent ses projets de quitter Canada, un océan de tristesse avait envahit son coeur. Ce voyage aux pays de ses ancêtres est très dur pour lui parce qu’il sera obligé de se séparer pour la première fois de ses amis d’enfance.

Ses parents ont vendu leur maison et ont quitté Longueuil pour s’installer de façon provisoire à Chemin-de-la-Côte- des-Neiges en attendant d’acheter une maison en Haïti. Dans ce nouveau quartier, la vie de Christophe est plus excitante.  Il y rencontre Mélodie et plusieurs jeunes dont Jimmy, Marco, Alex, et Gaetan, un Blanc avec qui il s’est lié d’amitié. Après l’euphorie causée par la fin de la dictature de Papa Doc, les projets de ses parents n’étaient pas au rendez-vous. Au contraire, la situation s’est détériorée et le désenchantement a envahi les coeurs. Les élections organisées après la fin de la dictature se terminèrent dans un bain de sang. Malgré le découragement de sa femme, qui commença par regretter la vente de sa maison de Longueil, le père de Christophe résista encore. Il décida d’effectuer un voyage de reconnaissance en Haïti qui dura un mois. Invité dans ce séjour, Christophe redouta ce voyage; parce qu’à  la télévision, les médias parlaient d’Haïti en des termes négatifs. Lui et sa petite amie avaient des projets pour l’été. Les nuits d’amour sont si belles en cette saison.

Un roman sur le racisme et l’inégalité avec une fin inatendue

Ce roman, marqué au début par l’amour, la tendresse, l’amitié, l’immigration, l’exil finit par prendre une allure de texte engagé. Jimmy, l’ami le plus proche de Christophe, est abattu par un policier alors qu’il faisait son jogging. Comme Ahmaud Arbery, 25 ans, dans l’État de Géorgie, le 23 février dernier aux États-Unis. Dans un  hommage rendu à son ami durant ses funérailles, Christophe nous fait vivre l’un des moments le plus intenses du roman.

« On ne pouvait connaître Jimmy sans l’aimer et c’est dommage que vous ne l’ayez pas connu. C’était un gars digne, fier, intelligent. On a osé le traiter de délinquant. Mais qu’est-ce qu’un délinquant ? Que veut dire ce mot ? Est-on délinquant quand on ne se laisse pas marcher sur les pieds ? Est-on délinquant quand le système nous rejette parce qu’on n’est pas comme il le veut ? Est-on délinquant quand on exige le respect ? Est-on délinquant quand on s’insurge contre l’injustice ? Si c’est le cas, alors je vous conseille tous de l’être, car il s’agirait alors d’une grande qualité.» (page 186)

Guy Bélizaire a une belle manière de jouer sur et avec les mots. Les phrases coulent, limpides sans être simples, riches sans être complexes. Ce premier roman est un bijou délicatement ciselé. On se plaît à y retourner.

( Guy Bélizaire, « Rue des rêves brisés » Éditions L’Interligne, Collection Vertiges 210 p, Ottawa, 2019.)

Source : Le Nouvelliste

PHOTO : Radio-Canada

Lettre de l’incertitude

Cp: medoucine.com

Mon adorée. Ma fleur de passiflore. Ta voix est la voix de toutes les fleurs silencieuses. Je voudrais vivre dans tes yeux mes rêves infinis. Aujourd’hui c’est dimanche. Le jour de notre rencontre. À partir d’aujourd’hui, tous les jours seront dimanche. Dimanche symbolise la fête, la joie, la gaieté et l’amour. À Partir d’aujourd’hui, tous les jours seront dimanche dans mon cœur. À partir d’aujourd’hui, j’habiterai éternellement ton ombre. À Partir d’aujourd’hui, je m’attacherai à hisser ma vie à la hauteur de ta beauté. Mon bel oiseau, je pense à toi, telle la pleine lune.

Ce matin, je me suis réveillé avec le portrait de notre premier baiser. Quoique, je ne sais comment sera exactement ce premier baiser. Peut-être, sera-t-il muet, gai, chaleureux. Que sais-je? Je serai sans doute un autre homme après ce baiser. Il y a des baisers qui sont des œuvres d’art. Immortels. Le notre ouvrira tous mes horizons rêvés…

Je ne sais pas par où ni comment commencer cette lettre. Je voudrais l’écrire en désordre comme les lettres de ton nom qui inondent les étoiles de clarté. Je voudrais l’écrire avec des mots qui ont la forme de ton corps, qui rendent tout ce grandiose dont tu envahis le monde, mais mes phrases bégaient et se fracassent sur mon amour. Peut-être un jour, j’aurai assez de souffle pour enfin balbutier, commencer…
Je cherche des mots qui ne viennent pas. Partout où je pose mes yeux, ton visage apparait. Je suis comme ce personnage de roman qui pense voir partout sur une plage sa bien aimée.

Mon bouton de rose, me voilà dans une réflexion complexe sur l’identité, l’amitié, l’amour je rêve éveillé d’un jeu amoureux qui déferait et referait nos vies à l’infini.

En écrivant cette lettre, j’ai jeté un coup d’oeil sur mon compagnon du moment, un livre dont l’histoire ne cesse de me ramener vers toi, vagues incessantes vers ces rives tant désirées. J’ai souri. Tu sais ? J’adore lire. Pour moi, la lecture est une activité humaine essentielle. Chacun de nous a une passion dans la vie. Il y en a qui aime lire, d’autres chanter, peindre, cuisiner, danser… Moi j’aime lire. J’aime lire dans ta main. Dans ton sourire. J’aime lire dans tes cheveux le visage de la mer.
Je t’aime, tu es belle comme un poème écrit en majuscule sur une fleur de printemps.

                                                                                                                                   Delmas 60,juillet 2021

Rachid Benzine chante l’amour maternel

Dans son premier roman « Ainsi parlait ma mère », l’écrivain franco-marocain Rachid Benzine mêle humour, tendresse et sensibilité pour raconter l’histoire d’une mère qui a affronté les difficultés de l’exil et de l’intégration en tant qu’immigrée. Une œuvre intense qui est empreinte d’humour et de surprise.

Professeur de lettres à l’université de Louvain, le narrateur est le dernier fils d’une fratrie de cinq enfants. Il a tracé une croix définitive sur tout projet amoureux. Ses parents sont originaires de Zagora, un petit village marocain. Ils ont émigré en Belgique dans les années cinquante. Écrasé par une palette de livres, son père est mort quelques jours avant ses sept ans. Il vit avec sa mère depuis quinze ans dans un appartement miteux à Schaerbeek en Belgique, sa mère est illettrée et ne parle jamais un bon français. Quand un médecin un, ou un employé de la sécurité sociale, un professeur d’école questionne sa mère, elle répondait toujours «oui» sans se soucier davantage sur les effets néfastes de ses réponses. « Cela nous a valu des ennuis avec la terre entière, la police, les impôts, les services sociaux, la banque les hôpitaux et toutes les administrations », retrace le narrateur. Dès son plus jeune âge, le narrateur dévorait tout ce qui lui tombait sous les yeux. Il a grandi dans les livres. En outre, c’est « La peau de chagrin » de Balzac qui tisse le lien le plus émouvant entre lui et sa mère. À 93 ans, sa mère devenue de plus en plus affaiblie lui demandait de lui faire la lecture de cette pépite de Balzac. Elle ne s’ennuie jamais en écoutant son fils le lui lire à son chevet.

Ce roman qui mêle réalisme, fantastique et le désir prolonge la vie de cette femme rebelle qui a appris toutes les lignes de métro de Bruxelles par cœur pour ne pas avoir à demander son chemin. Avec tendresse et générosité, le narrateur ne cesse d’embellir la vie de cette mère âgée. « Je la soigne, je la change, je la lave, je l’habille. J’assure, plusieurs fois par jour, sa ‘’toilette intime’’. Une expression bien neutre pour qualifier un acte que je n’aurais jamais imaginé faire lorsqu’il y a cinquante-quatre ans, ma tête hurlante et sanguinolente débouchait de cette même ‘’intimité’’ pour son premier contact avec l’aire libre », confie le narrateur. Passionnée à écouter des morceaux sur l’exil, cette mère est aussi une féru de la musique et de la littérature. C’est comme si les mots lui ont donné un sens d’existence plus pur.

Dans cette histoire si bien construite, plusieurs thèmes s’entrecroisent, parmi lesquels, l’amour, la vieillesse, l’intégration, les difficultés de l’immigration et du métissage culturel social. Rachid Benzine a écrit un roman épatant pour rendre hommages à sa mère.

Auteur de nombreux essais, Rachid Benzine est islamologue. Il a déjà publié « Les nouveaux penseurs de l’islam » (Albin Michel, 2008) « Le Coran expliqué aux jeunes » (Seuil, 2013) « Nous avons tant de choses à nous dire, co-écrit avec Christian Delorme » (Albin Michel, 1998).

Marc Sony Ricot

Source : http://www.lenouvelliste.com

Caldwel Appolon, une voix pour les invisibles

Dans son premier recueil «Écorce du silence» (Éditions Choucoune, 2019), Caldwel Apollon, le natif de Jérémie, nous invite à « faire provision de soleil pour masquer nos pluies ». Ce livre propose des images délicates et tendres teintées de surréalisme et une douce musique, un agréable voyage « dans le cœur d’un moulin à vent ». C’est comme si un immense souffle vous emportait vers des rivages inconnus. C’est comme si vous vous laissiez dériver sur le mouvement du verbe. C’est comme si un tourbillon de douceur, de tendresse, de senteurs, de métaphores surprenantes, vous faisait valser au rythme des battements de cœur du poète. Elle est ambitieuse, cette curieuse œuvre. Le Jérémien a construit ces poèmes avec amour, enthousiasme et vigueur. Chez Caldwel, le souffle est généreux et l’horizon, infini. Les mots défilent dans le torrent des phrases qui emportent tout sur leur passage.

Ce recueil d’une poésie raffinée et sensible s’ouvre sur une allusion à la destruction de la ville des Gonaïves par le cyclone Jeanne et se ferme sur un hommage à la femme, allumeuse du soleil de demain. La souffrance humaine, particulièrement celle des Haïtiens, et la femme, l’aimée, comme seule refuge, sont les thématiques principales d’Écorce du silence.

« J’ai la tête brûlée par ton lever de soleil

toutes mes folies s’allongent

sur le trottoir d’une parole de tes yeux

chaque cri de chaque nouveau-né

habite le silence qui m’entraine vers tes cils sauvages » (P. 18)

Certains textes plongent dans la tristesse, ils s’élancent vers le cœur du lecteur dans la simplicité de leur forme. Au gré des vers l’humeur du poète change sur les ailes légères des pages tendres. Certains textes naissent de l’angoisse, de l’incertitude mais au centre brûle l’amour. L’amour au quotidien.

Mon corps est un morceau d’arbre mort

La poésie de Caldwel est souvent descriptive. Chagrin et joie s’entremêlent dans les arbres, les fleurs et les oiseaux.

« Mon corps est un morceau d’arbre mort

dans la cervelle de la nuit

(…)

« Mon cœur est une rivière qui saigne » (p. 29)

Les vers de ces poèmes s’envolent sur les ailes des mots, sur les dunes des mots dans toute leur liberté. Le lecteur surprend sur les lignes gorgées de lyrisme la régularité rythmique qui en dit long sur la formation classique du poète, admirateur de ses grands corégionnaires : Etzer Vilaire, Jean Brierre, Émile Roumer ou encore René Philoctète.

« Pour la terre coupée en cinq

Je ne t’aime pas

Pour la planète réchauffée et sale

Je ne t’aime pas

Pour les enfants qui ont faim

Je ne t’aime pas » (p.51)

Caldwel Apollon a une plume fluide, une écriture décantée, simplifiée, qui donne à ses textes une musicalité rare. Comme le recommande Paul Valéry, il faut lire ses poèmes à haute voix pour mieux les goûter. Dans ses strophes fignolées, aux accents chantants, Caldwel Apollon nous offre un petit régal pour l’esprit et un baume pour le cœur.

Le liseur de Borges

Beaucoup d’écrivains tentent de mettre le monde dans un livre. Certains préfèrent créer un monde imaginaire dans leurs livres. Pour d’autres, plus rares, le monde est un livre, un livre qu’ils tentent de lire pour eux-mêmes et pour les autres. Borges était de ceux-là.

Par Marc Sony Ricot

Kingersheim, 30 novembre 2019. Forum Libération, insticts solidaires. Portrait de Alberto Manguel, ecrivain. PC: La Croix

En 1964, Alberto Manguel était un jeune étudiant de 16 ans. Il travaillait dans une librairie anglo-allemande à Buenos Aires. C’est là qu’il rencontrait l’érudit argentin Jorge Luis Borges, qui fréquentait assidûment la librairie. Directeur de la Bibliothèque nationale d’Argentine à cette époque, l’écrivain avait 65 ans et était devenu complètement aveugle depuis la fin de la cinquantaine comme son père l’avait été. Avec déférence, Borges vint à la rencontre d’Alberto Manguel et lui demanda s’il pouvait lui faire la lecture parce que sa mère, âgée de 90 ans, se fatigue vite. C’est le début de la célèbre amitié entre Jorge Luis Borges et Alberto Manguel qui, à partir de ce moment faisait la lecture pour Borges quatre à cinq fois par semaine dans son appartement, où il vivait avec sa mère et une servante. Alberto Manguel n’était pas encore conscient du privilège qu’il eut d’être l’un des lecteurs qui remplaçaient les yeux de cet illustre écrivain argentin. 

Paru en avril 2003 chez Actes Sud, « Chez Borges » d’Alberto Manguel est un émouvant récit d’environ une centaine de pages qui retrace les souvenirs d’une longue amitié dès la première rencontre avec l’écrivain jusqu’à la fin de ses jours le 14 juin 1986 à Genève. 

Empreint des goûts littéraires de Borges, d’anecdotes, de réflexions, ce récit se développe à double voix. Une partie en italique où l’auteur évoque les moments éphémères tirés du fond de sa mémoire. Comme la première fois qu’il rentra chez Borges pour lui faire la lecture de Rudyard Kipling. Quand il l’emmena voir la comédie musicale «West Side Story» que Borges ne se lasse jamais de regarder.  Ce récit plonge le lecteur dans plusieurs moments transfigurés par des gestes emblématiques d’un monument de la littérature. On voit Borges faisant choix d’un livre sur les étagères de la biblilothèque malgré sa cécité ; Borges lui dictant les phrases de ses prochains livres sans balbutier et choisissant ses mots avec soin. 

On revit des moments forts de sa vie comme l’entrée de ses textes au Panthéon des écrivains latino-américains étudiés à l’école. On apprend beaucoup de ses amitiés littéraires, ses longs dîners tissés de conversations chez son ami Bioy. 

L’autre voix est écrite en caractères romains. Cette partie nous présente des réflexions de Borges sur les oeuvres des écrivains classiques, modernes, contemporaines, sur la littérature. D’ailleurs, pour lui, toutes les littératures commencent par des épopées rythmées par la poésie intime ou sentimentale. Il cite «l’Odyssée» pour donner l’exemple. Manguel nous dévoile l’amour de l’écrivain pour Don Quichotte, Kipling, J.W. Dunne, H.G Welles,Wilkie Collins, Lugones, Oscar Wilde, David Garnette, entre autres. 

Borges, ce sorcier de l’écriture, connaissait   « Les fleurs du Mal » de Charles Baudelaire. Dans son élan lyrique, il soutenait à qui veut l’entendre : « Un livre change en fonction de l’écho qu’il trouve chez le lecteur. »

Alberto Manguel possède un talent singulier qui n’est sans doute pas étranger à son succès et sa notoriété. Grâce à lui, la vision de Borges ne nous échappe pas. Il fait revivre le brillant essayiste et conteur qu’a été son ami. « Chez Borges » est une pépite à découvrir en ce temps de confinement pour s’envoler dans l’univers singulier d’un écrivain qui a publié des titres éblouissants comme « Une histoire de la lecture » (1997), « La bibliothèque, la nuit » (2006), « Journal d’un lecteur » (2004), « La cité des mots » (2009). Tous chez Actes Sud. L’importante oeuvre d’Alberto Manguel a été primée et traduite dans de nombreux pays.